Bruno Marie Duffé - Chercheurs de Dieu recherchent Eglise fraternelle - 26 novembre 2016

Conférence du samedi 26 novembre 2016

Vidéo : Extraits de la conférence de BM Duffé

Bruno marie duffe texte de son interventionBruno marie duffe texte de son intervention

 

CHERCHEURS DE DIEU RECHERCHENT EGLISE FRATERNELLE …

 

Bruno-Marie DUFFE, prêtre du Diocèse de Lyon

Docteur en Philosophie ; Maître de conférences en Ethique sociale

Aumônier national du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement

(CCFD – Terre Solidaire)

 

« A tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir ; la place reste vide mais le couvert reste mis. »

                                                                               René Char

 

La fraternité, une aspiration actuelle

               

La fraternité est, paradoxalement,  à l’ordre du jour.  Je dis « paradoxalement » car nous faisons à la fois  l’expérience de l’appeler, de l’invoquer et d’en ressentir cruellement le manque. La fraternité nous apparaît, du même coup, dans son absence même, comme vitale et, à certains jours, comme introuvable, à la manière d’une source dans le désert de nos traversés solitaires.

                Rarement sans doute, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, on a autant invoqué cette « valeur ». Rarement, depuis qu’on a promu l’autre valeur inhérente au lien social : « la solidarité »  - cette valeur en apparence plus « laïque » - on a cherché des lieux et des initiatives qui nous permettraient d’oser encore et à nouveau l’expérience gratifiante de la reconnaissance entre frères et sœurs.

                Comme si le renvoi plus ou moins implicite de cette relation à la sphère privée : la relation courte et interpersonnelle, les actions et les rencontres de proximité assumées par des dynamiques individuelles ou en groupes restreints, laissait beaucoup de nos contemporains insatisfaits et comme abandonnés à eux-mêmes. Ainsi beaucoup diraient aujourd’hui : « Recherche fraternité désespérément »… recherche de lieux et de liens, mais surtout recherche de quelques autres avec qui parler, résister, espérer. Proximité et complicité, pour vouloir d’y croire encore.

                Car plus qu’une valeur qu’on inscrirait au fronton de nos maisons ou de nos institutions, c’est bien d’une rencontre dont il s’agit, avec sa part de joie simple et sa part d’inconnu, voire également sa part d’inquiétude. Et c’est bien l’expérience de cette découverte mutuelle qui donne à la fraternité sa réalité charnelle, au-delà – si l’on peut dire – d’un idéal moral ou spirituel que l’on n’atteindrait jamais. Etre pour un autre comme un autre moi-même, marqué, l’un comme l’autre, d’une même origine et en quête d’une même connaissance, qui soit une re-connaissance. Etre nommé par l’autre et ressentir en soi cet appel en résonance à habiter ensemble la demeure de notre humaine condition, à s’attendre et à se recevoir.

                A la différence de la liberté et de l’égalité – pour rester un instant encore sur la trinité fondatrice de notre idéal républicain – la fraternité ne peut pas être pensée comme une idée, pas même, sans doute, comme une exigence morale qui s’imposerait d’elle-même. Et s’il est juste de rappeler que la liberté comme l’égalité engendrent des droits (les deux premières générations des droits de l’homme : droits civiques et droits sociaux), la fraternité ne produit pas de droits – il ne saurait y avoir un droit à la fraternité. La fraternité inspire le souci de l’autre. On le sait : il faut compter aussi avec l’énigme du frère qui ne reconnaît pas toujours ou parfois plus son frère, qui ne vibre plus à sa présence… Avancer en fraternité, c’est en appeler à la rencontre, expérience primordiale du Je et du Tu, de la croisée des regards et des chemins, expérience d’une communauté de destin, elle-même fondée sur les deux expériences paradigmatiques de notre condition humaine : la mémoire partagée et l’espoir que l’on risque.

                Si cette approche a quelque pertinence, selon laquelle on ne saurait parler de la fraternité comme d’une abstraction mais qu’il s’agit bien d’un coude à coude, d’un corps à corps… alors les discours sur la fraternité peuvent, à certains jours, nous apparaître comme pathétiques, voire dérisoires. La fraternité, nous la portons en nous, comme le désir et comme la Parole… comme une aspiration et une respiration, comme une responsabilité et aussi, parfois, comme une culpabilité.

                Cette aspiration à la fraternité, dans un contexte social marqué par l’inquiétude et la peur, devant l’avenir, devant l’autre et les autres – cet avenir et cet autre que nous ne connaissons jamais vraiment et qui sont, l’un et l’autre, marqués au sceau de l’imprévisibilité – cet espoir d’un dépassement de nos inquiétudes interroge fortement nos Eglises – je veux dire nos communautés fondées, réunies et renouvelées par la Parole du Christ, Frère des hommes et Fils de Dieu. On sait combien le signe de la fraternité, manifesté par la capacité à accueillir, par l’écoute et l’intérêt sincère à l’égard de l’histoire et du chemin parcouru par le frère, apparaît, dès les commencements de la foi chrétienne et  pour beaucoup de nos contemporains comme le signe majeur. D’aucuns ont même quitté l’Eglise faute de fraternité et ont rejoint d’autres groupes religieux parce qu’ils y ont fait l’expérience d’une sollicitude partagée,  simple, joyeuse et dialoguée. Aussi, j’ose le dire, ce n’est peut-être pas au nombre de prêtres ou de clercs – quel que soit leur statut institutionnel –  qu’il convient de penser ou  d’anticiper l’Eglise catholique de 2030 mais au nombre de frères et de sœurs, hommes et femmes touchés et déplacés, intérieurement et socialement, par la Parole de l’Evangile et par la rencontre des autres, dans leur vulnérabilité et leur beauté singulière.

 

Quelle place pour le frère ?

                L’histoire de la fraternité est marquée, dès les commencements, par le paradoxe de l’altérité. Cet autre dont la présence m’est chère – me devient chère, chemin faisant – est aussi, dans son altérité même, celui qui m’inquiète et parfois m’insupporte. Les guerres fratricides sont les plus violentes… Mais les guerres sont toujours et fondamentalement fratricides.

                L’irritation et la tristesse de Caïn, dont nous parle le Livre de la Genèse (au chapitre 4) tiennent au fait que Caïn est convaincu que l’offrande de son jeune frère Abel est agréée par Dieu alors que la sienne ne l’est pas. Le meurtre du frère dit à la fois le refus de l’autre et la perte de confiance en soi-même – et, pour une part, le refus du Tiers, car notre existence n’est jamais réductible à un duel, fût-il un duel sur le mode de la confrontation. Nous savons que c’est souvent le tiers qui nous sauve de nos conflits entre frères. L’histoire de la fraternité est donc bien fondamentalement l’histoire du rapport de l’homme à son humanité, manifesté dans l’expérience de l’altérité de l’autre : histoire qui se décline en inquiétude et en refus, en ouverture et en repli.

                La question qui est mise dans la bouche du Dieu de la Genèse résonne avec une actualité singulière : « Où est ton frère ? » Et Caïn, dans la solitude induite par son refus du frère, répond : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » (Gen. 4, 9). La question accentue le paradoxe et ouvre à une acception de la fraternité comme défi. Car il y a au moins deux manières de comprendre la question de Dieu : « Y a-t-il (encore) une place en toi pour l’autre (en l’occurrence Abel, « le fragile ») ? » ou encore « Qu’as-tu fait du souci de cette humanité partagée, de cette part de l’autre qui est en toi, de cette part de toi qui est en l’autre ? »

                La réponse de l’homme solitaire, qui refuse d’être dérangé par cet autre importun qui le décentre de lui-même et vient l’interroger en son être même, renvoie aux délimitations de propriété : mon frère, c’est mon frère et moi, je suis moi : chacun chez soi. Certains écrivent actuellement sur nos murs : « On est chez nous ! »… Sauf que cette frontière, cette clôture s’avère pour le moins ambivalente. Car c’est le même Caïn qui dira un peu plus loin : « ma peine est trop lourde à porter » (Gen 4, 13). Ce qui veut dire : Le frère que j’ai refusé est en moi comme un cri étouffé que j’entends sans cesse sans pouvoir m’en libérer. Le frère refusé n’en finit pas de me parler. Notre refus du frère accentue sa présence et nous interroge : voilà le point de départ des discriminations et des exclusions qui stigmatisent et caricaturent les différences mais dont les discours de justifications, souvent outranciers, cachent mal la culpabilité, voire l’impossibilité de partager le même espace. Ainsi ces étrangers que nous ne voulons pas voir, ainsi ces fraternités interdites par sauvegarde ou précaution, avec certaines malades, détenus ou ceux qui ont une histoire affective qui nous trouble nous-mêmes. Ici s’éclaire le « je ne sais pas » de Caïn : expression « humaine, trop humaine » du déni ou de l’esquive : vouloir placer sur le registre du savoir ce qui relève de l’être. La stratégie du « ne pas savoir » consiste essentiellement à ne pas vouloir poser son regard sur l’autre et à fabriquer des forteresses  avec nos excuses… Forteresses « vides », jusqu’au jour où nous laissons en nous revenir la Parole et la présence,  en nous laissant toucher par elles.

 

L’Eglise de la fraternité

                L’Eglise de la fraternité ne peut être qu’une Eglise de la douceur  et de l’écoute, au sein de laquelle nous consentons à demeurer en accueil et nécessairement exposé devant l’autre – celui qui vient à nous avec des expériences et des références qui peuvent nous étonner et nous questionner. Entre la forteresse idéologique, qui prétend savoir (ou ne peut pas savoir), et la fraternité, qui consent au risque de la rencontre (précisément sans savoir), il faudra choisir. Voilà le cœur du débat et de la polémique entre les Pharisiens et Jésus. La ligne de fracture, qui n’est pas réductible à une différenciation entre des options pastorales au sein de l’Eglise, nous traverse chacun : être surs de soi et rester entre soi ou bien  être en capacité de percevoir l’autre comme messager, dans l’au-delà de l’image ou du rôle par lesquels nous le délimitons et le maintenons éventuellement à distance.

                Le refus du frère, versant négatif du l’histoire de la fraternité, traverse nos itinéraires, personnels et collectifs. Comment ne pas penser, comme en écho au récit de la Genèse, au fils ainé de la Parabole du prodigue (Luc, chap. 15) ?  Ce frère « fidèle » ne supporte pas que celui qui a  parcouru les chemins de traverse soit accueilli et aimé par un Père qui regarde avec la même tendresse ses deux fils, les deux frères. Si nous percevons, une fois encore, que la Parole du Père, entre les deux frères, est prononcée pour rappeler qu’un même amour est donné aux deux fils, nous entendons aussi qu’il appartient à chacun de re-connaître (et donc de re-trouver) le frère, en entrant dans l’inédit d’une rencontre non prévue. « Il fallait bien se réjouir, dit le Père, car ton frère était mort et il est revenu à la vie » … à quoi répond le frère : « Ton fils que voilà a dépensé tes biens… » , se fermant par là-même à  l’offre partagée de l’amour et du pardon paternels pour l’un et l’autre frère.

                Impossible de penser une Eglise de la miséricorde et de la fraternité sans considérer primordialement l’invitation du Père – du même Père  – à entrer dans sa joie d’aimer l’un et l’autre frère, d’un amour égal et indivisible, amour que l’on ne saurait proportionner comme dans nos héritages et nos partages, toujours emprunts d’inégalité. Si l’Eglise veut traverser le temps des incertitudes et des malentendus – ce que nous avons sans doute mal-entendu en l’autre, en nous-mêmes – elle est appelée à laisser résonner en elle la patience miséricordieuse du Père dont le regard n’est pas notre regard mais dont l’amour inconditionnel peut inspirer notre liberté. L’Eglise qui vient dira la liberté de ses membres, dans sa capacité, chez les baptisés comme chez les pasteurs, à inventer des lieux et des temps de joie simple où se retrouveront les frères que l’intransigeance a pu un moment séparer.

 

Devenir frères

                Qu’est-ce qui est engagé dans cette reconnaissance et comment devenons-nous frères ? Sachant que même les frères et sœurs de sang peuvent avoir de la peine à se reconnaître et à se retrouver  (on sait qu’il faut parfois le temps d’une génération – voire le temps d’une vie – pour que des frères découvrent qu’ils sont frères). Y a-t-il des conditions pour devenir frères ? Y a-t-il un apprentissage de la relation fraternelle ? La fraternité est-elle une expérience d’exception ou une espérance inscrite au cœur de chacun ?

La considération de ces questions – qui croise, pour une part, l’inquiétude qui nous traverse, à certains jours : parviendrons-nous un jour à vivre réellement la fraternité ? – cette considération peut être honorée si nous consentons à approfondir les trois ancrages symboliques majeurs de la fraternité. Quand je dis ici « symbolique », je ne dis pas « secondaire » ou « superficiel » mais, tout au contraire, « déterminant » et « essentiel ». Ces trois ancrages sont, à mes yeux :

  • Le rapport à l’origine (ou la mémoire)
  • La considération de la Parole (ici entendue comme révélation et libération)
  • L’expérience de la promesse et du pardon (ou la possibilité de penser l’avenir de l’humanité).

Il y a un lien significatif, et sans doute signifiant, entre fraternité et origine. Qu’est-ce à dire ?

De la même manière qui nous fait dire qu’être frères ou sœurs de sang, c’est avoir la même mère ou le même père, de la même manière nous pouvons dire que deviennent frères et sœurs ceux et celles qui se souviennent de leur commune venue au monde, de leur source commune, de la terre-mère sur laquelle ils ont fait leur premiers pas. La fraternité est peut-être avant tout l’expérience d’une mémoire partagée. Nous nous souvenons d’où nous venons, de qui nous venons et nous savons – intuitivement, affectivement – que nous sommes tous des enfants de cette terre, de cette source, de cette matrice qui nous a portés et de ce chemin, cette voie / voix qui nous ont fait « venir ».

La mémoire, proprement  humaine,  du commencement – qui a fait dire à Hannah Arendt que « tout homme est commencement » et que « toute naissance d’un homme marque un nouveau commencement dans l’histoire » (Cf. Hannah Arendt, Epilogue de «Le système totalitaire » ou  « Condition de l’homme moderne ») – cette mémoire est une anamnèse : en nous souvenant, nous actualisons cette naissance qui nous a fait venir au monde, dans la rencontre de ceux qui viennent à nous et qui se tiennent là, devant nous. Même si le commencement est ce point inaccessible sur lequel, comme le souligne Michel Serres, nous ne mettons jamais la main, nous percevons,  dans cette pensée d’une origine partagée, dans la rencontre sincère qui est une autre naissance, que s’enracine la possibilité première de construire la fraternité. Etre frères, c’est être venus au monde. Etre nés, attendus ou non, nus ou protégés, démunis ou reçus, pauvres ou riches. C’est entrer dans ce monde et y découvrir l’autre, les autres, des frères, un frère : découvrir que nous y venons et que nous y cherchons quelqu’un, quelques-uns à qui parler. Et que ce frère à qui parler est précisément celui qui me parle.

 

Fraternité et Parole

Il y a, en deuxième lieu, un lien de sens, entre fraternité et parole.

Devenir frères, c’est être touché par la parole d’un autre et c’est entendre que sa propre parole est entendue par un autre. Et que, quelle soient les étapes et le chemin que nous avons pu parcourir, nous pouvons nous comprendre. L’expérience de Pentecôte, que nous rapporte le Chapitre 2 des Actes des Apôtres, nous ouvre à cette caractéristique centrale de la fraternité : alors même que nous sommes différents, nous comprenons la Parole qui s’adresse à nous. Nous pouvons entendre et nous entendre, sur fond de différences. Il n’y a donc ni fusion ni confusion dans l’expérience de la fraternité. Et la différence continuera d’introduire entre nous de la résistance à toute unité factice qui gommerait le chemin de chacun. Il y a en revanche expérience d’une présence qui parle d’elle-même : un être-là qui relie et réjouit, en deçà -même des mots que nous pouvons prononcer.  A la condition que nous prenions soin de maintenir ouvert l’espace de la rencontre où peut advenir cette présence qui parle par elle-même.

L’apprentissage de la fraternité passera donc nécessairement par l’apprentissage de l’écoute qui est l’ouverture à cette altérité,  porteuse d’un message, d’une « nouvelle » que nous n’avons pas encore entendue. Le frère est aussi pour chacun un messager.

L’Eglise, lieu de la Parole, entendue et transmise dans et par la mémoire des croyants, génération après génération, parle. Mais sa parole peut être entendue quand elle commence par accueillir la Parole du Père, prononcée par le Christ-Frère et que l’Esprit donne à entendre, à comprendre. Cela dit, l’Eglise n’est plus entendue, elle perd son caractère sacramentel (son « mustérion » : son être spécifique et  irréductible) quand elle ne parle que d’elle-même, de son organisation et des petites querelles de ses clercs ou de son personnel… L’Eglise, entendue comme communauté, se donnera comme une fraternité à la condition que la logique libératrice de la confiance supplante la logique gestionnaire du contrôle du frère sur son frère. Et lorsque nous pourrons nous réjouir sincèrement de l’initiative et de l’itinéraire spirituel du frère avec qui on a fait route.

 

S’offrir, de frère à frère, la promesse et le pardon

Le troisième ancrage d’une fraternité, envisagée comme espérance, c’est la capacité que nous portons, chacun et ensemble, de nous offrir l’un à l’autre la promesse et le pardon.

La promesse est cette parole qui nous permet de continuer ensemble le chemin alors même que nous ne savons – et que nous ne pouvons pas toujours savoir – de quoi l’avenir sera fait. En nous promettant de rester proches (frères) et de garder la parole partagée, nous ménageons les conditions de sauvegarde et d’accomplissement d’une humanité inscrite en chacun mais que nous déployons ensemble. Et qui a besoin du soutien de l’un et de l’autre. Dans la réciprocité propre à la promesse, celui qui promet appelle – et, pour une part, engage – celui qui reçoit la promesse. Nous inscrivons dès lors dans notre histoire humaine cette confiance qui relie les frères et nous faisons de notre relation humaine une relation fraternelle. Chacun peut compter sur la parole que porte et prononce l’autre.

Quant au pardon, il est la liberté du regard et l’intelligence du cœur qui nous délient des conséquences de nos paroles et de nos actes passés : ces conséquences que nous ne pouvions pas toujours prévoir, dans ce temps où nous n’étions encore que des enfants qui découvrent les autres  et inventent le monde. Il rouvre le regard et la confiance – qui est, dans la beauté du terme,  le « croire ensemble ». Cette approche compréhensive de notre humanité nous révèle les uns devant les autres, pauvres et précieux, toujours plus précieux que nos pauvretés, nos errances et nos injustices.

L’apprentissage de la fraternité dont nous parlons ici ne se réduira, on le comprend, ni à des principes qu’il conviendrait d’honorer ni à des savoirs, pas même à des rites – dont nous avons par ailleurs besoin pour marquer et célébrer les étapes de notre existence. Il ne s’agit pas en effet de réduire la parole, la promesse ou le pardon à des catégories formelles et,  si l’on ose dire, consacrées. Il s’agit d’une découverte continue que nous faisons et qui nous maintient en éveil. Tout homme peut devenir maître en fraternité, à condition que nous le laissions advenir à la Parole (Parole reçue et Parole à offrir)

 

Fraternité et service

On le comprend aussi : la fraternité interroge radicalement le pouvoir et vient, pour ainsi dire, le traverser, le transcender. Lorsque Jésus est sollicité pour réserver une place privilégiée, dans son Royaume, aux deux fils de Zébédée (Cf. Mc 10, 35 – 40), il appelle ses apôtres, dans  la communauté des frères réunis par sa parole,  à rompre avec le modèle hiérarchique, selon lequel les princes ordonnent aux autres, à ceux qui sont là pour exécuter leurs ordres. Car la relation  fraternelle se donne, quant à elle,  sur le mode du service et du soin. Le lien entre fraternité et service est ici central car, dans la prédication de Jésus, le service apparaît avant tout comme le souci du frère et le soin de sa vie. Un souci qui passe avant le service du Temple et même de la Loi. Devenir frère, à la manière où l’enseigne et l’accomplit le Christ, c’est donc entrer dans la relation où l’un prend soin de l’autre, en écoutant ce qu’il porte : son histoire et son silence, sa pauvreté et sa dignité. Le serviteur est un frère en écoute. On ajoutera que l’attitude du serviteur, tout comme celle du frère, s’accomplit pleinement dans la réciprocité : celui qui lave les pieds de ses frères est aussi celui qui consentira un jour à confier ses propres pieds au soin de ses frères. Nous avançons ici une fraternité en réciprocité qui nous fait frère l’un pour  l’autre.

En évoquant cette relation de soin, nous tentons de répondre à la question première : comment devenons-nous frères ? En faisant mémoire ensemble, en risquant notre parole, c’est-à-dire en la donnant… Mais peut-être et avant tout en veillant avec et pour l’autre. Car c’est cette délicatesse en veille, en attention, en présence simple qui irrigue le regard et la considération fraternelle. La bien-veillance étant aussi la condition de la communauté : cet espace où se croisent les pesanteurs et la grâce qui habitent notre humanité.

 

Fraternité et communauté

                Je voudrais ponctuer ces quelques réflexions, autour de cette question de la fraternité,  qui se révèle comme un défi beaucoup plus complexe qu’il n’y semblait, au départ, par une triade éthique et spirituelle qui permet de relier fraternité et communauté.

                Il est communément admis que la fraternité fonde la communauté et lui offre un horizon de sens, une espérance. Ensemble nous sommes frères, grâce à la Parole et grâce à l’espérance que la Parole fait naître. A cet égard, la communauté, comme lieu de la Parole, est bien le lieu où se réalise la fraternité :

  • une communauté qui fait mémoire ;
  • une communauté qui se risque à actualiser la Parole reçue et à l’offrir (par la Promesse et par le Pardon) ;
  • une communauté qui maintient ouvert l’espace de la rencontre et ne le ferme jamais.

                Si l’on entend bien que la fraternité a besoin de la communauté et que la communauté s’accomplit vraiment dans la relation fraternelle, il importe que soit nommé un troisième terme dans cette approche. Communauté et fraternité sont en effet constamment traversées, comme un vent de Pentecôte, par cet Autre qui, dans son absoluité, vient frapper à notre porte. Cet Autre que nous n’attendions pas – ou plus. Il s’agit bien ici de l’absolument Autre, Celui qui vient faire sa demeure chez celui qui aime. Il éclaire à la fois l’origine d’où nous venons, les uns et les autres, et l’avenir insaisissable où Il nous attend. Car Il est la source de la lumière qui nous rejoint à l’intime. C’est cet Autre qui nous désinstalle de nous-mêmes et nous confie le frère, les frères, le connu et les inconnus, afin que nous prenions, pour le temps de notre existence, notre part dans l’espérance de l’humanité entière.

Fraternité – Communauté – Altérité : il nous reste à risquer encore, aujourd’hui et demain,  l’accueil de Celui qui vient frapper à la porte (Cf. Apocalypse 3, 20). 

Lyon, Novembre 2016